Apprenons les kanjis avec Maniette

L'étude des kanjis, c'est bien difficile

Le japonais serait sans doute une langue plutôt facile d'accès si sa phonologie fort simple et sa grammaire d'une grande logique n'étaient compensées par un système d'écriture réputé compter parmi les plus complexes qui aient été imaginés. Ou plutôt par trois systèmes d'écritures utilisés concurremment et de l'apprentissage desquels sont affligés les courageux étudiants de cette langue ingrate, a-t-on l'habitude d'ajouter pour impressionner les foules. En réalité, des trois systèmes en question, deux sont des syllabaires d'une cinquantaine de signes qui ne posent pas de difficulté sérieuse passées les premières semaines d'étude, et le morceau de bravoure est constitué des caractères idéographiques d'origine chinoise, ou 漢字 kanji.

Les écoliers japonais apprennent au cours de leurs douze ans de scolarité primaire et secondaire au moins 1945 de ces caractères : ceux de la liste officielle du Ministère de l'Éducation, appelés 常用漢字 jōyō kanji. Cette liste recouvre l'essentiel des caractères utilisés notamment dans la presse. D'autres caractères encore peuvent être employés dans les noms propres ou parfois pour obtenir un effet littéraire, et un Japonais adulte connaît généralement de l'ordre de trois mille kanjis.

Ces chiffres n'impressionneront guère les sinisants, qui manient bien davantage de ces caractères chinois. Il faut mentionner toutefois une difficulté sérieuse particulière au japonais : un kanji a fréquemment des prononciations multiples, et il ne suffit pas toujours de voir un mot écrit pour savoir comment il se lit. Apprendre un caractère consiste donc en général à apprendre ses significations, son tracé et ses lectures, ainsi qu'une liste de mots dans lesquels il apparaît.

La méthode traditionnelle préconisée pour cela est la répétition : on trace vingt fois le caractère, on lit dix phrases où il intervient, on se répète dix fois chaque lecture... Et on recommence la semaine suivante jusqu'à ce que ça rentre. Et derechef lorsqu'il s'agit de colmater les inévitables trous de mémoire. Quand on atteint comme cela un nombre de caractères tel qu'ils semblent s'oublier aussi vite qu'ils s'apprennent, la frustration se fait bientôt sentir. L'on en vient à se demander s'il est bien possible à un adulte occidental de pénétrer en un temps raisonnable un système que les Japonais mettent douze ans à acquérir bien qu'ils en aient un usage quotidien.

Mais c'est bien plus beau grâce à James Heisig

Il y a trente ans, le philosophe américain James Heisig proposait une méthode entièrement nouvelle pour aborder l'étude des kanjis. Il s'agissait tout d'abord de fractionner le travail : plutôt que de se heurter aux difficultés toutes à la fois, il faudrait séparer l'étude de la lecture des kanjis de celle de l'écriture. Plus précisément, il faudrait commencer par l'écriture, en travaillant isolément sur les caractères et leur signification, indépendamment de leur prononciation.

Voilà qui pourra surprendre quelqu'un qui a déjà entrepris l'étude des kanjis, et qui écrit avec beaucoup moins d'aisance qu'il ne lit. Heisig fait cependant observer que l'écriture et son évolution au cours du temps sont guidés par des principes beaucoup plus rationnels que la langue parlée, ou en tout cas se prête bien davantage à une certaine rationnalisation. Simplement, cette rationnalité n'est pas du tout mise en valeur par les méthodes traditionnelles, qui font étudier les kanjis en commençant dans une large mesure par les plus fréquents, là où Heisig propose de mettre en avant les plus élémentaires.

Un caractère complexe apparaît alors comme composé d'éléments plus simples auxquels sont attachés une signification, et l'on se remémore le sens du caractère plus complexe à l'aide d'une historiette qui fait intervenir le sens des composants. Par exemple, le caractère 昭 « briller » est composé de 日 « soleil, jour » et de 召 « faire venir à soir ». Pas trop difficile d'imaginer un objet brillant « faisant venir à lui le soleil ». Par ailleurs, 召 est lui même composé de 刀 « épée, poignard » et de 口 « bouche », ce qui permet de retenir son sens si l'on s'imagine découpant un beau morceau de rôti et le portant à sa bouche avec un canif. Si enfin on ajoute à tout cela le sésame du feu ⺣, on obtient le caractère 照 « illuminer » : quoi de plus logique?

L'historiette associée à un caractère n'a pas de prétention étymologique sérieuse, et peut à l'occasion paraître plus ou moins tirée par les cheveux, mais s'avère remarquablement efficace pour retenir durablement l'écriture du caractère ayant telle ou telle signification. De fait, la méthode prétend pouvoir enseigner en quelques semaines l'écriture de plus de deux mille caractères, jōyō tous compris, ce que beaucoup d'étudiants formés « à l'ancienne »peinent à acquérir en plusieurs années.

Et c'est en français avec Yves Maniette

Voilà décrit en quelques mots l'esprit de la méthode Heisig, ou du moins de son premier volet consacré à l'étude de l'écriture, et qu'Yves Maniette apporte à la communauté des japonisants de langue française dans son livre Les Kanjis dans la tête.

Publiée pour la première fois en 1998, cette adaptation n'est pas une simple traduction de l'original (même si cet aspect est déjà très louable : on aura beau parler anglais couramment, ce genre d'apprentissage se conduit de préférence dans sa langue maternelle), ni même une « mise en conformité culturelle » à l'usage des francophones de France. Maniette propose en effet, contrairement à Heisig, de ne pas se limiter à un seul sens pour chaque caractère, mais de donner à voir toute l'étendue des significations possibles, qu'une historiette bien sentie peut souvent permettre de retenir toutes à la fois. De plus, il offre une telle historiette pour chacun des 2064 caractères présentés, là où Heisig s'en remet à la seule imagination du lecteur au-delà des premiers chapitres. Et de manière plus anecdotique, il comporte un index des différentes lectures, non pas certes pour les étudier, mais pour permettre à quelqu'un qui connaît un caractère de le retrouver très rapidement dans le livre.

Si je l'évoque aujourd'hui, c'est que le livre, qui était épuisé depuis plusieurs années maintenant, est à nouveau disponible dans une édition revue et corrigée, et c'est à cette occasion que j'ai pu enfin m'en procurer une copie (chez Joseph Gibert, boulevard Saint-Michel, pour ce que ça vaut), après en avoir entendu souvent parler sur fr.lettres.langue.japonaise, et plus récemment chez Redfox. Et je suis vraiment enthousiaste! En dix jours environ, j'en suis à quelques 400 caractères étudiés, que j'écris maintenant presque tous sans hésitation. De plus, comme l'ordre d'étude n'a rien à voir avec celui des méthodes traditionnelles, la plus grande partie de ces 400 caractères ne m'était pas connue du tout avant d'ouvrir le livre.

Connaître la signification de chaque kanji d'un mot permet très souvent, sinon de deviner son sens exact, au moins de s'en faire une idée claire. Du coup, travailler sur le Maniette améliore très sensiblement et très vite, me semble-t-il, l'aptitude à lire du japonais.

Du reste, sans faire l'objet d'une étude spécifique, la connaissance des prononciations progresse un peu au passage. J'ai appris au chapitre 6 que le kanji 了 signifiait « achevé ». En voyant écrit 終了 ensuite et connaissant la prononciation du premier caractère, je devine qu'il s'agit de しゅうりょう, mot souvent entendu sans savoir l'écrire. D'où l'on déduit que l'une des prononciations de 了 est りょう, et quand plus tard je croise le mot 完了, ayant appris entre temps que 完 signifiait « parfait », il devient clair qu'il s'agit de かんりょう. Et du même coup, que 完, prononcé かん, doit être le premier caractère de mots tels que かんぜん ou かんぺき.

« Un voyage de mille ri commence avec un simple pas »

Qu'on soit arrivé au bout des cinq cent pages des Kanjis dans la tête et l'apprentissage des kanjis, et à plus forte raison celui du japonais en général, n'aura fait que commencer. Étudier les prononciations sera indispensable, acquérir du vocabulaire plus encore. Et si l'on espère lire dans le texte Natsume Sōseki et ses nombreux ateji, ou décrocher l'un des premiers niveaux du Kanken, le chemin à parcourir aura été à peine entamé. Mais en démystifiant l'écriture chinoise, le livre de Maniette nous aura lancé avec élan (et un bon brin d'humour) sur la voie.

Bref (si j'ose dire), voici une lecture qui, pour autant que je puisse en juger pour le moment, me paraît tout ce qu'il y a de plus recommandable à tout étudiant en japonais de langue française, ou du moins à tous ceux qui, comme moi, désespéraient de dépasser un jour pour de bon le premier tiers du Kanji to kana. Et vous pouvez en juger presque aussi bien que moi, puisque l'auteur met aimablement la préface, l'introduction et les dix premiers chapitres de son livre en libre téléchargement sur son site web.

さぁ、がんばりましょうね。 Ou plutôt, 頑張りましょう, comme on saura bientôt l'écrire avec Maniette!

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